JE SUIS UN ASSASSIN

Publié le par Pascal Caillerez

JE SUIS UN ASSASSIN

Je suis un assassin. C’est ce que m’a signifié le juge d’instruction. Un assassin. Il l’a dit sur un ton doux, poli mais qui transpirait une sévérité parée des vertus de la sagesse due à son grand âge. « Je devrais même vous juger pour de multiples homicides, à commencer par le votre », m’a-t-il susurré. Je ne savais plus où me mettre. Je n’avais pas pris conscience auparavant de la gravité de mon geste. Pour moi fumer bravait une interdiction que je jugeais quasi-infantile, comme de voler un bonbon. Il n’en n’était rien. J’aurai dû me méfier quand la loi sur détention à vie pour les usagers de drogues est passée. C’était vraiment un signe.

Depuis l’interdiction des buralistes et du commerce du tabac, fumer était devenu un crime. Car qui dit fumer, dit contrebande, donc réseau organisé de truands, donc crime. Et pour s’approvisionner, la tâche ne s’avérait pas d’une complexité folle, tout le monde connaît les lieux. Le plus dur étant l’échange du produit contre espèces. Vu le nombre de caméras et de mouchards électroniques installés dans les rues, les magasins, les cafés et tous les endroits publics, sortir une cigarette ou un paquet dehors relève du sport extrême à haut risque. Alors, on trichait. Les paquets étaient dissimulés dans de faux gâteaux, des paquets de lessive, du matériel informatique selon la nature du commerçant qui faisait office de dealer. Si c’était un particulier, il fallait être parrainé par quelqu’un car l’échange se faisait obligatoirement dans un endroit privé et clos. Un appartement, un bar, club, sauna, terrain de sport, bref tout ce qui n’a pas encore pollué par les caméras de la DNAT (Détection Nationale Anti-Tabac), l’officine toute puissante de l’Etat.

Moi, j’avais de la chance, mon fournisseur attitré était un de mes meilleurs amis. Je l’ai connu à l’école. Jean-Claude. J’avais la marque que je voulais, quand je le voulais, chez moi et à un prix défiant toute concurrence. J’étais devenu trop confiant à cause de cette facilité. Ca m’a perdu.

J’habite dans un vieil immeuble. Les propriétaires sont trop radins pour avoir placé les derniers systèmes de détection les plus au point comme les nez électroniques qui dépistent une odeur de cigarette à près de 30 mètres ! Il a fallu que mon voisin rentre quinze minutes plus tard que d’habitude et que j’oublie d’ouvrir la fenêtre pour me faire pincer. La Blague, mon abruti de voisin travaille comme nez dans une fabrique de parfum.

J’ai eu droit au grand jeu : porte défoncée, flingues, cris, à terre, menotté, quelques coups de bottes dans le ventre, l’appartement à sac… Pour me retrouver là, planté devant un juge qui va me dire ce que j’encourre avant de subir l’interrogatoire des flics.

J’ai senti après sa diatribe que j’ai déconné à plein poumon. Je n’avais pas mesuré l’ampleur des dégâts auprès de moi et de mes semblables. Pourtant jamais je n’ai ressenti une quelconque inquiétude pour ma santé et encore moins celle des autres car on fume seul ou parfois à deux ou trois personnes maximum. A plus l’air empeste trop et l’odeur s’infiltre dans tout ce qu’elle peut : tissu, bois et la peau surtout. On a beau se laver les dents voire, au pire, mâcher un chewing-gum – très mal vu car ô combien suspect – après deux ou trois clopes, l’odeur imprègne votre personne et votre endroit. Plus on fume, plus on doit se laver, se changer, passer à l’éponge son appartement et souvent se procurer, là aussi par contrebande, un Vapo, une sorte de vaporisateur d’une molécule chimique inodore qui annihile l’odeur du tabac. Mais ça coûte cher et ça part vite.

Les flics ont l’air satisfaits de m’avoir pincé. Je ne sais pas trop pourquoi d’ailleurs. Je ne pense pas me cataloguer dans la prise du siècle. Un cadre ni moyen ni supérieur dans la communication qui vit seul à Paris… je ne serais qu’une croix dans un tableau, pas de quoi fouetter un chat ou d’espérer la prime royale.

Ils ne me disent rien, m’emmènent menotté dans leur fourgon, direction commissariat. Je ne sais que penser. Je risque cinq ans de prison selon le juge. Tout perdre quoi. Mon boulot, mes amis – non fumeurs sauf deux –, Melina, qui ne sait même pas que je fume ! Tout ça pour trois clopes par jour…

J’ai jamais rien fait de répréhensible dans ma vie. Môme, j’ai dû voler deux fois, dont une par inadvertance, l’autre pour prouver un supposé courage qui m’a rendu malade une semaine durant ! Je sais que je peux mentir, mais je n’ai, en réalité, eu besoin de forcer ce don, à l’exception de mon boulot où je suis payé pour faire du vraisemblable, non du vrai.

Mon seul vice, la cigarette. Je suis allergique à l’alcool, et les médicaments anti-stress et autres pilules de « soulagement » que promeut la Sécu pour pallier le tabac, me trouent le foie et l’estomac. Alors, le soir, en rentrant d’une journée où je me suis fait pressé le citron par les clients et mes patrons, avec un café, une cigarette… Quelques rares instants de sérénité.

J’ai toujours voté. Je tiens à cœur mon rôle de citoyen, futur mari et père. Signé toutes les pétitions idoines, payé mes impôts en temps et en heure. J’ai tout gâché pour avoir joué le mariole.

Je m’en veux, mais je n’ai jamais pu arrêter. Ce n’est pas le manque, je ne crois pas… peut-être… je ne sais pas. Une forme de rébellion puérile m’a sermonné le juge !

Mes parents m’ont bien éduqué, librement, je faisais ce que je voulais à partir du moment où j’assumai mes actes. J’ai appris très tôt à établir la frontière du bien et du mal comme on dit. Cela m’a valu une enfance heureuse et protégée.

Par hasard, j’ai revu un vieux film interdit, avec Jean Gabin. Il tenait une cigarette, et la fumée m’a évoqué… je ne sais quoi de beau, un nuage de liberté, une sorte d’océan gazeux qui s’échappe vers les étoiles qu’on dompte de deux doigts agrippés à un frêle embout de papier et de tabac. Un conquérant de l’imaginaire dont le double se consume dans le moment présent. Un Don Quichotte qui meurt à chaque bouffée pour mieux revenir à la suivante. Je me souviens de ma première cigarette en fin d’adolescence, avec mon ami le dealer, regardant goulûment l’objet interdit et, une fois l’incandescence avivée, sentant notre vie basculer vers un inconnu grisant. Qui nous a valu une quinte de toux mais des étoiles et l’océan plein les yeux ! Cette première odeur jumelée de l’allumette qui éclabousse ses braises de phosphore et de la première bouffée reste à jamais fossilisée dans ma mémoire. Je la retrouve à chaque fois.

Je n’oserai pas en dire autant de mes relations sexuelles…

C’est vrai qu’avec Melina je prends plus de plaisir qu’avec les rares femmes que j’ai rencontrées auparavant. Mais l’intensité n’a pas la même vigueur… je ne sais pas pourquoi.

Ca y est, tout le monde est prêt. Les locaux ne sont ni laids ni beaux. Rustres. Une table, un ordinateur et une imprimante, une caméra qui doit être cachée quelque part, quelques chaises, un portemanteau. Une bouteille d’eau, des verres en plastique, un bloc de papier, des stylos à bouts ronds. Les flics font leur boulot. Sans zèle, sans fureur, sans passion. Je ne sais rien de ce qu’ils vont me demander, le juge n’a pas été loquace sur ce point. Et je n’ai pas osé lui demander non plus.

Je ne me sens pas à l’aise. C’est peut être ça le remords.

Pour l’instant je confirme tout. Un flic note, sans commentaire.

Qui me vend les cigarettes ? Je m’étais préparé à cette question bien avant qu’on me la pose ! Un ami est un ami. Je ne transige pas avec l’amitié. J’ai inventé un bobard. L’occasion fait le larron, j’ai rencontré un mec qui m’a proposé une cigarette alors que j’attendais ma fiancée pour aller au cinéma. Pris au dépourvu, j’ai accepté sans trop savoir pourquoi.

Mauvaise surprise.

Mon histoire n’a pas tenu une seconde. Ils n’ont pas même esquissé un sourire de mépris tant cet alibi leur a été servi par tonnes. Un flic m’a juste montré un petit objet carré avec une espèce d’œil rougeâtre. Un détecteur de taux de fréquence d’utilisation de tabac. Un sniffeur dans le jargon maison. Les analysent dévoilaient une utilisation quotidienne jusqu’à cinq unités. « De quoi te faire accuser de trafic », m’a averti un autre.

La terre s’est ouverte sous moi. Une lente goutte glacée s’agrippait à mon dos et descendait vertèbre par vertèbre, lentement. Un ballon s’enflait au creux de ma gorge. Je n’arrivais plus à respirer… les larmes s’évadaient de mes yeux. Je vais tomber dans les pommes, je vais tomber dans les pommes, je me répétais… même pas.

« C’est une autre chanson », soupirait le troisième.

Je me sentais très seul. Ma vie… Je sentais un autre homme prendre ma place ; et je n’aimais pas du tout les perspectives d’avenir de ce clone. J’avais l’impression de jouer à un jeu dont les règles venaient de se modifier sous mes yeux. Un jeu pour de vrai !

« Grosso modo, dix ans de peine, si t’as l’indulgence des magistrats, avec une remise de peine, si tu te tiens nickel, de trois ans, fais le calcul », marmonna un dernier à moins que ce sois le premier flic, je ne savais plus.

Que dois-je faire ? Je me sens si perdu…un chaton qui vient de perdre sa maman.

Je n’avais pas le choix. J’étais coincé. Il m’a jamais rien dit Jean-Claude sur toutes ces galères. Il aurait pu me prévenir. Je suis son ami d’enfance quand même !

Publié dans ecrits-de-joie

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