Je suis un expert

Publié le par Pascal Caillerez

Je suis la proie des journalistes, homme d’affaires et autres politiciens. Ils désirent mes lumières. Alors je la leur donne. Et je ne manque pas d’ampoules !! Infatigable dans le conseil, irréductible de l’analyse, je jongle avec mes statistiques et résultats d’enquêtes avec un docte air. Je suis celui qui sait, à défaut d’être celui qui est.

Enfin, celui qui fait comme s’il savait. Le tout c’est de savoir, non pas de quoi on parle, mais comment on en parle. Je ne pratique aucun des métiers que j’ausculte, pas plus de connaissances des produits que j’examine et encore moins de qualification en fait pour l’ouvrir sur quoi que ce soit. Dans le fond, c’est pas bien grave. L’important ne se cache pas là. J’ai ma méthode pour pallier à tout ça.

Plus le nombre de barbarismes, syllogismes abscons et de jargon employé s’envole, plus le succès suit la même pente. C’est mathématique. La seule chose qui le soit d’ailleurs dans la prédiction et l’expertise. Car, en dépit du nombre de chiffres que je suis capable d’aligner dans un rapport ou une causerie, rien n’est scientifique. Encore moins que les statistiques, c’est dire.

Alors moi, j’interviens dans le sens du poil. Je conforte les moutons d’avoir choisi tous la même camelote. Pour faire sérieux, je vais mettre en garde deux fois par an sur des trucs style : « Attention, si vous n’investissez pas, vous ne serez plus dans la course à la compétitivité » ou autre totologie du même tonneau. A l’image de ces philosophes de comptoir qui pensent que la guerre, c’est pas beau, et que la misère, c’est triste !

 Mais ça marche. Je suis un faux prophète qui s’adresse à de faux disciples. Chacun a envie d’entendre une bonne parole qui fait marcher le bizness. N’oublions pas qu’il s’agit de vendre. C’est une affaire sérieuse.

Je suis là comme rouage et huile pour que le système tourne et ne s’enraye pas. Je sers de caution à tous les dirigeants. Une sorte d’arbitre, et de monsieur météo du climat économique et des tendances financières. Un aiguilleur du comportement, plus élitiste que les publicitaires… mais on vend la même came. Le bonheur, la réussite, la valorisation sociale. La différence se situe sur la cible, la pub vise large et moi réduit, le top uniquement. Mais qui va servir mes (forcément judicieuses) conclusions au bon peuple pour mieux faire avaler leurs propres couleuvres.

Si un patron licencie, ce n’est pas pour laisser la patate chaude à la collectivité, libre à elle de se démerder avec les chômeurs. Non, c’est parce que le marché l’exige, les actionnaires et les fonds de pensions, les usuriers et esclavagistes d’aujourd’hui ! Et moi je suis là pour lui amener les chiffres et rapports adéquats. Je sers d’emballage à la rapacité des nantis et de poudre aux yeux pour les autres.

La technique est simple. Je fais du sondage et j’extrapole en fonction de qui commandite l’étude. Faut pas décevoir le chaland. Le mécanismes, simple, est rodé comme ma bagnole de sport allemande. J’envoie des questionnaires imbitables à une populace visée, directeur de ceci, responsable de cela. Comme le but est, grosso merdo, de savoir si ce qu’ils font ou ce que fait leur entreprise est bien ou pas, les réponses sont autant biaisées. Tout ce petit monde se met en avant. Logique. Un responsable de quoi que ce soit va pas dire que ce qu’il a mis sur pied est naze et a coûté un pognon dingue à sa tôle pour des nèfles.

D’où mon indispensable job ! Et c’est dans les médias que je mérite vraiment mon argent en défendant la bonne cause face aux journalistes, la plupart des connaissances avec qui je déjeune régulièrement. Ca évite les mauvaises surprises. Et ça me permet de briller lors des dîners en ville ou réceptions mondaines. Là où j’élargis mon cercle d’initiés et de futurs clients. Tant pis pour les poires qui m’accordent leur crédit. Moi, je vis dessus.

La vie est quand même bien faite.

Publié dans ecrits-de-joie

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